VCS 2019: Born to Ride par Régis KRUST

Publié le par Rennchef

Superbe récit de la part de Régis.

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BTR 2019

 

De l’envie au dégoût, de la joie à la déception, du courage à la peur. Cette édition de la Born To Ride m’aura fait connaître une expérience de vélo que je ne suis pas prêt d’oublier.

Je n’ai encore aujourd’hui ni l’envie, ni la force d’écrire un récit et comme les jours passent, il n’y en aura sans doute aucun. Je veux quand même écrire certaines choses pour qu’elles restent, pour ma mémoire ou simplement un retour d’expérience profitable à mes followers ou des curieux. Je mets tout en vrac, pas envie de structurer quoique ce soit, que chacun fasse son tri.

 

Toujours une aventure mise au calendrier fin d’année dernière avant mon gros coup de fatigue. Les 300 places se sont arrachées en moins de 3 heures, quel engouement pour cette épreuve ! 130 € payés pour pas grand-chose … 2 bidons, une casquette, une musette, un repas avant le départ (c’est con pour moi qui aime partir le ventre presque vide) et une route à tracer soit même pour relier 5 Check Point ! Sans compter les frais annexes de voyage en aller simple et la logistique qu’il va falloir mettre en œuvre ! Autant dire qu’avec mes amis, on se prépare une aventure sympa pour bien moins cher et avec moins de prise de tête. J’ai signé alors je vais essayer de ne pas faire celui qui ne savait pas mais c’est une réflexion à postériori.

 

Au départ de Mulhouse, je fais bonne figure car je vais rejoindre des copains mais les tractations de ces dernières heures m’ont mis une boule dans l’estomac. La météo est en train de nous jouer des tours et de nombreux points sont encore incertains sur le quai de la gare. Je vais abandonner ma femme et mon petit chien une nouvelle fois pour faire du vélo, les savoir loin pour me foutre dans des situations pas croyables me mine l’esprit. J’ai pris les clés de chez moi au cas, où je pète un plomb en route, à Vesoul où à Besançon je pourrais rentrer directement chez moi et les rejoindre aux Issambres, où ils vont passer quelques jours à m’attendre.

 

Pourtant tout se passe bien. Mais en fait rien de plus normal pour l’instant car la préparation de cette aventure a été orchestré par mon ami Pascal Bride et pas un détail n’a été laissé au hasard. Il s’est chargé de tout, réservation de l’hôtel, du TGV, le tracé de la route et des alternatives, un vrai voyage organisé alors de quoi je me plains ! Bien du seul truc que personne ne peut prévoir : le temps. Et quelques heures avant le départ il pleut déjà copieusement. J’ai une pensée pour tous ceux qui attendent à la citadelle dans le froid et l’humidité car avec un départ à 22H00 personne n’est resté à l’hôtel comme Pascal et moi. Quand je pense que l’organisation n’a même pas prévu un chapiteau, tables et chaises pour le repas box qui sera servi à 19h00 ! Dehors, sur les pavés de la grande place ou dans un coin, pour le côté convivial vanté par certains s’est raté. Mais peu importe car je constate que l’organisateur a ses fans inconditionnels et que quelle que soit la situation il sera couvert de merci. Pour ma part quand l’on a connu une organisation Bridou comme au TriRhéna mon merci à un prix qui se mérite.

 

Je les observe justement les participants, il y a des dandys au look soigné, plutôt vintage et pour certains c’est plus un défilé de mode avec vélo, un mouvement auquel je n’adhère pas mais pas de critique car c’est peut-être moi qui n’ai pas ma place ici.

 

« Ce n’est pas une course », alors celle-là je l’ai entendu, était ce pour signifier aux coursiers (où aux repentis en mal de repère comme moi) qu’ils n’ont rien à faire ici ? En tout cas vu le rythme auquel les gars ont roulé au départ on est en droit de se poser des questions. 300 bornes vent dans le pif, c’est la première surprise que dame nature nous a mis au programme, les gars sont partis pour 100 bornes on dirait vu le tempo. Ça roule mal, ça relaye comme des ânes, 3 tours et puis plus rien et déjà ça m’énerve. Après on s’étonne quand je dis que je veux rouler seul ; c’est finalement pareil qu’en groupe avec 10 sangsues sur le porte bagage … Et c’est bien tout le vélo que je n’aime plus et qui me rend fou. Heureusement la trace me sépare de quelques-uns et finalement ça roulera tellement mal que je me retrouve seul après 100 bornes, je ne sais pas où sont passés ceux qui étaient dans ma roue ! Bon vent.

 

Une mode que cette BTR et la longue distance actuellement. Il ne suffit pas de s’acheter une randonneuse et des belles sacoches, une solide expérience cycliste est je le crois tout de même nécessaire. Quand je vois la jeunesse de certains participants, je suis surpris. Il est vrai que leur enthousiasme est débordant tout comme leur énergie mais cela ne suffira pas. Alors oui on peut critiquer mes propos mais mes sacoches sont judicieusement préparées, pour affronter des situations bien inconfortables, elles ne bougent pas de droite à gauche faisant perdre une précieuse énergie, elles contiennent ce qu’il faut, pas plus pas moins. Comprenez que j’optimise mon paquetage mais que je ne fais pas l’impasse sur des équipements qui pourraient sauver la vie. Eh bien, c’est justement mon cuissard hiver, mes surchaussures, mon pantalon de k-way et tous ces petits détails que l’on voudrait laisser de côté parce que l’on est au mois de juin qui vont encore une fois être salutaires. Il y a bien des gars qui se sont lancés dans l’ascension du Grand St Bernard en cuissard été alors qu’il pleuvait et que le thermomètre affichait 4°C au sommet ! Mais comment s’imaginer que ça va passer ! Et la descente !!

 

Avant cela de Besançon à Gruyère, j’ai profité d’un des plus beaux panoramas que je connaisse. J’avais en permanence devant moi une vue sur les Alpes, elles se dressent fièrement et je distingue même très bien le plus haut représentant : Le Mont Blanc. Quel après-midi magnifique, baigné de soleil, la route est bien plus escarpée que jusqu’au premier CP mais la vue fait oublier les difficultés, je suis à chaque fois pressé d’en finir pour revoir les montagnes, mais bientôt je vais devoir les franchir alors qu’elles n’ont pas encore enlever leur manteau d’hiver et qu’elles ont encore très souvent la tête dans les nuages.

 

J’étais tellement angoissé du temps pourri, je redoutais tant de rencontrer du verglas dans la descente du Grand St Bernard que j’ai temporisé à Martigny avant de grimper ce géant. Je ne l’aime pas parce qu’il n’est pas beau mis à part la dernière partie. La circulation peut le rendre infernal et dangereux mais il est le chemin le plus direct entre le CP2 et CP3. En m’arrêtant pour laisser passer le plus gros de l’averse, dans ce dernier relais avant d’entrer dans le paravalanche je cherche quelqu’un avec un coffre suffisamment grand pour m’emmener moi et mon vélo de l’autre côté et me débarquer à Aoste. Il n’y a que des motards, tant pis je repars, je prendrai le tunnel avec mon vélo je m’en fou d’être hors la loi, en Italie de toute façon c’est du grand n’importe quoi sur la route. Je ne le fais pas, ce n’est que mon moral qui flanche et même si j’ai de la peine à grimper je passerai ce foutu col dans une ambiance glaciale et effrayante, peur de me retrouver sous une congère ou un de ces murs de neige qui pourrait tomber. Dans la prudente descente que je mène je verrais même un chasse neige se diriger vers le sommet. J’apprendrai plus tard que le col sera fermé et que les douaniers interdiront l’accès momentanément à d’autres participants. De la folie ! Et de l’autre côté de la montagne la pluie ne va pas cesser longtemps et je passe mon temps à m’habiller, surtout à me protéger de l’humidité. Je ne veux pas avoir froid, je ne veux pas avoir les pieds humides pendant des heures et surtout pas mon cuissard et risquer des brulures. Je pense encore une fois à prendre le train et à tout laisser tomber, ça ne rime à rien ce truc et en plus il n’y a pas de classement alors pourquoi se faire ch…

 

Peut-être parce que mon ami Pascal suit ma progression, parce qu’il n’a pas eu de chance et que nos chemins se sont éloignés depuis Pontarlier. Parce qu’il mise un peu sur moi et que je lui ai dit que son DNF sera une motivation supplémentaire pour aller au bout. Mais je pense à ma femme et mon petit toutou qui sont malheureux sans moi et qui m’attendent au soleil. J’ai envie de les rejoindre plus vite. Mais je suis tellement con que je n’ai pas envie de me prendre la tête à chercher un moyen de transport, d’acheter un ticket de train que je me dis que je vais y aller à vélo et que je vais continuer ma quête, peut-être que cela s’arrangera. Pour l’heure je regarde la pluie tomber dans un restaurant et je savoure un bon plat de spaghettis à la carbonara. Il pleut encore quand je repars et ce n’est que dans l’après-midi que je pourrais enfin me changer avant d’arriver avec une forme extraordinaire au CP3.

 

Je dis au gars de Chilkoot que s’il pleut encore cette nuit je remballe tout ! A chaque CP quand je vois les membres de l’organisation je rigole bien avec eux, blaguer, faire le gars solide c’est un peu une façon d’évacuer mon stress ou plus simplement de faire en sorte que l’on se souvienne de moi. J’ai critiqué cette organisation plus haut dans ce pseudo récit mais les hommes qui sont en face de moi me sont très sympathique. Et puis il y a le fait que je roule seul et qu’ils sont pour moi le seul contact humain que j’ai pendant cette épreuve. J’apprécie beaucoup Luc que je sens inquiet du sort de chacun des participants. Je cerne mieux l’esprit de son épreuve, finalement l’autonomie commence à prendre beaucoup plus de sens, l’aventure la vraie, c’est peut-être celle-là ! L’incertitude, la difficulté, le plan B.

 

Depuis le début je pointe dans les 10 premières positions, comment j’ai fait c’est un mystère car j’étais bien dans les derniers de la première vague au départ. La trace optimisée du premier tronçon y est pour quelque chose mais au bout de 750 km je me pose un peu des questions. Alors oui j’ai un peu de niveau en vélo mais l’expérience dont je parlais plus haut a également sa part. Je parle de gestion des temps de route, s’arrêter mais pas trop, dormir mais juste ce qu’il faut. Quand j’ai des périodes de mou, je serre les dents, me ravitaille et repars. Quand j’ai la pêche je l’exploite et je roule, le plus vite possible, oui sans réserve ; et cela je peux le faire parce que je n’ai à me soucier que de moi-même alors oui ce n’est peut-être pas un bel état d’esprit mais je roule seul.

 

Je profite de l’Italie pour faire le plein de forces, ici les restos ne sont pas chers et je m’empiffre de pizzas et kebabs. Je vais rouler toute la nuit alors il faut mettre le plein dans le réservoir. Niveau sommeil j’ai largement ma dose avec mon arrêt de 5 heures à Martigny la deuxième nuit. J’ai payé ma dette au marchand de sable lors de mon BRM 600 et vu que je suis en vacances depuis l’Ascension j’ai fait le plein de dodos alors je vais rouler toute la nuit et envisager d’arriver à Ramatuelle lundi soir et tenir mon objectif de 72 heures. J’ai la forme mais je vais en avoir besoin pour passer les monstres dressés devant moi : Montgenèvre et Izoard.

 

Soir d’orages dans les montagnes mais il paraît que ce sera pire demain alors rouler cette nuit c’est la bonne option, de toute façon je n’ai que cela à faire. Mais il va falloir remettre les équipements de pluie, pas longtemps mais comme j’en ai marre de me saper et de me désaper je vais les garder toute la nuit. Je vais même me payer le luxe de me brosser les dents, là, à cette fontaine, en pleine nuit, juste éclairée avec ma frontale. Cela fait du bien de sentir sa bouche propre, super ce kit à 2 balles jetable que l’on vous donne dans les avions.

 

Après le CP 4 je vais choisir une route un peu plus plate, j’ai souffert dans l’Izoard et je ne me voie pas reprendre une nouvelle douche dans les cols de Vars et d’Allos. Tant pis pour le paysage qui est magnifique en Ubaye, tant pis pour le col de Vars qui manque à ma liste de cols mais je préfère prendre une route moins pentue quitte à faire 35 km de plus.

 

C’est une trace de Patrick, président du team cyclosportissimo, que je suis. Au bout de 36 km j’atterris dans une rivière après 500 mètres de gravel. Il n’en faut pas plus pour me rendre fou et hurler de rage. Elles commencent à me casser les pieds ces foutus traces optimisées en km qui te font passer par je ne sais où ; sans filtre, voilà mon sentiment du moment. Et c’est encore une fois mon ami Pascal qui va m’arranger le coup. Je me ravitaille dans une boulangerie et je lui demande de vérifier la trace parce que je suis à 2 doigts de jeter le vélo dans le fossé. Heureusement que je roule en continental grand prix 4 seasons, ça passe partout ces pneus et quid des passages gravel. 0 crevaisons depuis que je roule avec ces merveilles pour mes trips ultra. Pascal me retrace le parcours, me l’envoi par messenger, avec garmin connect depuis mon smartphone j’envoie la trace à mon compteur et sorti de la boulangerie « Ya plus qua ». C’est magique la technologie et surtout quand ça marche.

 

En une demi-heure le temps à changer et je vais reprendre un orage sur la tête au niveau du lac de Serre-Ponçon. C’est moche à gauche et c’est moche à droite. L’orage me rattrape, je me fais klaxonner par des connards qui pensent que la route leur appartient et par chance j’arrive à me réfugier sous un arbre pour enfiler mes habits de pluie, encore ! Et comme un âne je n’ai pas fait attention où j’ai foutu les pieds et mes cales speedplay sont pleines de merde. Jusqu’à l’arrivée j’aurais du mal à enclencher mes pédales. J’ai bien nettoyé mais rien à faire.

 

Encore une fois j’étais à deux doigts de prendre le train, j’ai patienté et quand la pluie était moins forte j’ai avancé. Toujours avancer, aller plus loin, ce sera peut-être mieux, et au bout du chemin il y a des gens qui m’aime et qui m’attendent, qui m’encouragent et qui me soutiennent. Je n’en reviens toujours pas de ma position dans cette épreuve alors même si ce n’est pas une course moi je n’ai pas honte de le dire, je suis formaté coureur et même si je ne recherche pas la compétition à tout prix c’est dans mon ADN et on ne me l’enlèvera pas, et quoiqu’on en dise c’est dans la nature de l’homme, depuis la nuit des temps on compare la longueur de nos zizis. Alors oui le fait de me retrouver en septième place devant de sacrés bonhommes, le fait que l’on est très peu à avoir validé tous les CP, le fait de savoir que les finishers de cette édition 2019 ne seront pas nombreux me donne de la motivation à un moment où je doute. Mon Bridou peut être fier de moi, je vais les manger les 258 derniers kilomètres qu’il m’a tracés.

 

J’ai eu un peu de temps pour prendre des nouvelles de la course sur FB, l’organisation donne carrément des consignes de route pour éviter certains secteurs, voire couper au plus court et ne pas valider les CP. Cela commence à devenir du grand n’importe quoi. Au départ on attend une prise de position sur l’itinéraire, ou au moins un conseil et une fois dans la nature quand rien ne va plus elles arrivent. Bon il faut dire que les orages dans le Queyras ont créé des coulées de gravas et coupé la route de la vallée du Guil donc impossible ou très dangereux d’aller pointer au CP 4, ajouté à l’épisode du Grand Saint Bernard cela va tenir du miracle qu’il n’arrive rien à un concurrent, chez Chilkoot ils doivent sacrément serrer les fesses.

 

Bien moi je les ai mes pointages et à l’arrivée on ne sera que 21 à collectionner les 6 cases vertes ! Luc me remettra l’écusson de finisher mais à ma grande déception il n’aura pas la valeur escomptée puisque tous les participants qui arriveront à Ramatuelle auront droit à cet écusson, CP validés ou pas, qu’ils aient pris le train, le taxi ou seulement leur vélo … Et puis que dire de cette arrivée, il y a Luc, sa camionnette garée dans l’aire des camping-cars, au bout d’une route, certes la mer est en face mais c’est tout. Heureusement que ma famille est là, on se sent moins seul. Après 1200 km et un sacré périple, la ligne d’arrivée fait pâle figure.

 

Je ne verrais même pas les collègues du team cyclosportissimo, même pas Patrick qui ne finit pas loin devant moi et que j’ai chassé depuis le CP 2, j’aurais finalement bien fait la route avec lui d’autant plus que l’on avait bien roulé ensemble lors de notre diagonale l’année passée.

 

Je n’arrive pas à être fier de cette expérience, miss météo m’en a tellement fait baver que j’ai presque été dégoûté de ce type d’aventure. Mentalement j’ai été à la limite, poussé dans mes derniers retranchements. Physiquement je me suis bien entamé, les pieds ont souffert plus que d’habitude en raison de l’humidité, mon postérieur ne ressemble plus à rien et je me tiens comme un grand père au lendemain de mon arrivée.

 

Finalement je l’ai fait ce CR que je ne voulais pas faire … Alors certes ce n’est peut-être pas celui que l’on attendait, pas mon plus beau mais il est ma réalité.

 

Fin juin je vais mettre le clignotant à gauche pour quelques temps, j’ai bien l’un ou l’autre projet en tête mais fini les nuits dehors à se les cailler, fini de jouer les trompes la mort lors d’un micro-endormissement en descente. Je vais aussi essayer d’être plus présent pour ma famille et travailler un peu pour ma maison, revenir à une pratique du vélo plus raisonnée et sans compétition. Je ne rajoute plus qu’un seul évènement à mon calendrier, pour 2021 : La route du diable.

 

Merci à tous ceux qui m’ont soutenu et qui me suivent régulièrement, un grand merci à mon ami Pascal Bride pour tout ce qu’il a fait pour moi.

 

Je ne peux terminer ce récit sans remercier particulièrement ma femme pour tous les efforts que je lui ai demandés pour pouvoir vivre parfois égoïstement ces aventures au long court.

VCS 2019: Born to Ride par Régis KRUST
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